La perception culturelle de la maladie en RDC et ses leçons de résilience

Par André Yoka Lye* et Jean Marie Ngaki Kosi**

Pendant les deux dernières décennies, les deux guerres souvent oubliées du Congo ont entraîné d’énormes pertes en vies humaines, notamment à cause des richesses du sous-sol congolais, objet principal de ces conflits meurtriers. Un air de malédiction semble planer sur ce Congo, d’autant plus qu’au-delà des guerres, une multiplicité de maladies, pandémies et catastrophes a frappé et frappe encore le pays. À tout ceci, il a fallu ajouter le Sida (dont le point de départ se trouverait dans les forêts congolaises), Ebola (nommé ainsi en référence à la rivière Ebola qui longe la localité de Yambuku dans la province de l’Équateur, où le fléau est apparu pour la première fois en 1976 décimant près de 300 personnes), le Mbasu (pandémie redoutée qui provoque des plaies purulentes), et maintenant le Coronavirus qui, lui, apparaît comme un mal funeste planétaire sans véritable traitement.

Crédit Photo: World Bank Photo Collection / CC BY-NC-ND 2.0

Paradoxalement, la résilience et les succès qu’on a pu noter dans le sillage ravageur des maladies autant que lors des guerres en RDC, contrastent avec une mythologie populaire dont la résignation et le fatalisme semblaient être des caractéristiques apparemment évidentes. Contrairement aux guerres dont la cessation dépend de la volonté de certains individus, les pandémies et autres maladies contagieuses que nous évoquons sont réputées incurables : le SIDA, Ebola, le mbasu ou, maintenant, le Coronavirus frappent les esprits par la mise en relief de l’impuissance patente de l’Homme. Personne ne semble en effet avoir de contrôle sur leur irruption, leur propagation ou sur la multiplication exponentielle du nombre de victimes. Cependant, dans le cas spécifique du Congo, la souffrance qu’infligent les maladies est une école de sagesse, car l’avenir des communautés se clarifie par l’épreuve du feu que leur imposent les batailles collectives face aux pandémies et épidémies. Sur un théâtre de l’incertitude où se juxtaposent sans se conjuguer l’imaginaire populaire et l’action (ou l’apathie) des pouvoirs publics, nous voyons tour à tour les parades et les ripostes face aux maladies prendre appui sur la mythologie et les perceptions culturelles qui structurent une guérison et une vraie résilience face au chaos ambiant.

Sur un théâtre de l’incertitude où se juxtaposent sans se conjuguer l’imaginaire populaire et l’action (ou l’apathie) des pouvoirs publics, nous voyons tour à tour les parades et les ripostes face aux maladies prendre appui sur la mythologie et les perceptions culturelles qui structurent une guérison et une vraie résilience face au chaos ambiant.

Les épidémies et les pandémies dans l’imaginaire populaire congolais

La première explication des épidémies et pandémies (et parfois la seule dans certaines franges sociales) est d’essence traditionnelle. La tragédie du Sida fut assimilée, au départ, dans l’imaginaire populaire, à une malédiction irrémédiable occasionnée par la transgression des tabous sexuels. L’éruption d’Ébola a, quant à elle, été associée à la fureur d’un père éploré qui vengeait ainsi le meurtre par voie mystique de son fils (à Yambuku), ou à la foudroyante colère des ancêtres qui protestaient contre la profanation des sol et sous-sol par des diamantaires cupides opérant dans la région du Kikwit. De la même manière, le mbasu n’était vu autrement que comme une forme surnaturelle de rétribution punitive à l’endroit d’individus indélicats avec le mari ou la femme d’autrui. Sous nos latitudes, la boule mirifique parsemée d’antennes sous les traits de laquelle nous est présenté le coronavirus est rapprochée à ces statuettes à clous bakongo (région du Kongo Central), des statuettes-fétiches qui auraient un pouvoir ambivalent, à la fois malfaisant et bienfaisant : les clous piqués au cœur ou au ventre du fétiche sont autant des menaces contre le fléau que des objets de riposte anti-pandémiques.

Ainsi, les bases de la résilience dans nos communautés – autant d’ailleurs que celles de la guérison – sont à trouver dans l’acceptation intégrale des traditions médicinales millénaires du terroir, la stricte observance des règles de vie sociétale, le respect rigoureux de différents tabous, toutes choses qui assurent aux souffrants la protection concédée par les ancêtres. D’où, la confiance inouïe toujours vouée, en milieu rural comme en milieu urbain, aux « médiateurs plénipotentiaires » que sont les sages, les guérisseurs, les féticheurs (griots et marabouts dans d’autres traditions négro-africaines), c’est-à-dire à ceux qui connaissent la parole, le geste et la plante ressortant de la science ancestrale qui guérissent tout en apportant une résistance face à la récidive ou aux effets du mal. Le fondement de la résilience communautaire face à ces épidémies c’est donc – du moins en partie – un recentrage autour des valeurs traditionnelles, la résilience collective étant alors tributaire d’une sorte d’orthodoxie liée aux coutumes.

Le fondement de la résilience communautaire face à ces épidémies c’est donc – du moins en partie – un recentrage autour des valeurs traditionnelles, la résilience collective étant alors tributaire d’une sorte d’orthodoxie liée aux coutumes.

La perception culturelle et populaire des épidémies et pandémies dans notre société bantoue congolaise peut être à ce stade résumée en deux mots : « makila mabe » (‘‘sang souillé’’), expression lingala qui signifie malchance, fatalité. Par rapport au Sida, à Ebola et aujourd’hui au Corona, « makila mabe » renvoie au sort aveugle qui porte un masque hideux, celui de la mort (hier comme aujourd’hui, ne voit-on pas cette sarabande des masques !). Mais Sida, Ebola comme Coronavirus n’apportent pas seulement la mort. Dans la perception culturelle et populaire, on note qu’ils contribuent à changer les réflexes naturels d’accointances dans les contacts interpersonnels qu’ils rendent suspects. C’est alors une méfiance et une distance qui s’installent, détruisant l’amour et la fratrie. La dénonciation du « ndoki » (esprit maléfique) se généralise comme acte protecteur et/ou piaculaire qui participe, dans l’imaginaire populaire, du jeu de la prévention ou du ralentissement de l’épidémie. Ceci ouvre à la possibilité de prise en charge du malade et de gestion psychologique de la maladie au sein de la communauté. Aussi, sous-estimer ces mythes et croyances populaires c’est ignorer leur étonnante concordance avec certaines prescriptions de la science dans le cadre de ces pandémies.

Guérison par dérision?

La parade de l’humour et de la banalisation est une autre expression permanente de résilience dans nos communautés. Les Kinois, par exemple, manient un humour qui banalise le mal, atténuant son côté redoutable. Ainsi, à l’acronyme SIDA, on a trouvé des sobriquets cocasses mais piquants du point de vue sociopolitique : c’était tantôt le Syndrome Imaginaire pour Décourager les Amoureux, tantôt le Salaire Insignifiant Difficilement Acquis, tantôt le Système Injuste des Délibérations Académiques.

La parade de l’humour et de la banalisation est une autre expression permanente de résilience dans nos communautés

Tout récemment, la vedette de la chanson congolaise Koffi Olomide avait été interpellée par la Commission Nationale de Censure pour s’être proclamé « Vieux Ébola » ! En fait, ce sont les concurrents de l’artiste qui l’avaient affublé de ce sobriquet parce qu’ils le considéraient comme une espèce de peste dans le microcosme musical kinois. Koffi Olomide avait donc simplement retourné les choses en sa faveur, en s’attribuant la puissance destructive d’Ébola. Toutes ces stratégies n’ont qu’un but : conjurer le mal comme par catharsis, en évacuant par avance la panique qu’il inspire.

Concernant le Coronavirus, les Kinois – jamais en panne d’inspiration – l’ont surnommé « Kuluna-virus » en se référant à ces jeunes malfaiteurs qui terrorisent les quartiers de Kinshasa, comme le Covid est venu semer la panique dans les bourgades, les villes et les pays.

Zebola pour soigner Ebola

En observant la perception d’Ébola dans l’imaginaire populaire, on pourrait établir un rapprochement entre Ébola et zebola, le premier étant la maladie bien connue, le deuxième un rite d’exorcisation des personnes atteintes de troubles mentaux chez les Mongos (peuple du nord du Congo). Les deux phénomènes ont leur origine dans la province de l’Équateur et les mesures de prévention et d’exécution qui les accompagnent semblent les rapprocher… et les connecter à la Covid-19 : quarantaine de rigueur, hygiène drastique, accompagnement médical spécialisé, psychothérapie, restrictions alimentaires, notamment contre le gibier, etc. En fait, zebola évoquerait à la fois l’épidémie et la phase thérapeutique. Mais plus qu’une simple question de sémantique géniale, le jeu des mots Ébola / zebola, indique le regard optimiste posé sur le malade et la maladie : regard de compassion, d’accompagnement, d’anticipation de la guérison et non de stigmatisation ou de rejet. C’est le regard même du personnel soignant congolais toujours combattif, malgré le dénuement qui est son lot quotidien et la défiance générale vis-à-vis de l’engagement de l’État face aux pandémies d’hier et d’aujourd’hui.

Mais plus qu’une simple question de sémantique géniale, le jeu des mots Ébola / zebola, indique le regard optimiste posé sur le malade et la maladie : regard de compassion, d’accompagnement, d’anticipation de la guérison et non de stigmatisation ou de rejet.

En définitive et parlant de la prise en charge, les animateurs culturels et artistes congolais ont pu capitaliser sur l’imaginaire populaire, pour réorienter la sensibilisation des populations et la mobilisation sociale qui contribuent à faciliter l’action des autorités sanitaires et du personnel soignant, notamment pour enraciner les comportements de prévention et définir des postures de résilience.


*Professeur Andre Yoka Lye, est Co-Investigateur du Projet GCRF “Islands of innovation in protracted crises: a new approach to building equitable resilience from below.”  Professeur à l’Institut National des Arts / Kinshasa (INA) – andreyokalye@yahoo.fr

**Jean Marie Ngaki Kosi
Chef des Travaux à l’Institut National des Arts / Kinshasa (INA) et Chercheur sur le Projet GCRF “Islands of innovation in protracted crises: a new approach to building equitable resilience from below.” 
jorisngaki.jm@gmail.com

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