Information, communication et action humanitaire à Goma : des liens étroits et ambigus*

Par Marie Fierens

Photo by Mariane Nunes on Pexels.com

Communiquer en contexte humanitaire : un besoin impérieux pour une offre complexe

En période d’urgence humanitaire aiguë et de conflits prolongés, il existe une relation symbiotique (et difficile) entre les organisations humanitaires et les médias. Dans de telles conditions où l’incertitude reproduit la peur et de la désinformation, la collaboration entre les acteurs humanitaires et les journalistes est essentielle pour désamorcer les préoccupations et fournir des connaissances contextualisées. En 2019, par exemple, la gestion de l’épidémie d’Ébola qui sévissait en République démocratique du Congo a illustré l’importance d’une approche informative et communicationnelle réfléchie en fonction des contextes locaux. Alors que la maladie se propageait, des habitants de Beni et de Butembo (Nord-Kivu) – des bastions de l’opposition – mettaient en doute son existence ou la sincérité́ des personnes venues aider à l’endiguer. Certains Congolais voyaient dans les campagnes de vaccination un complot destiné à les empêcher de participer aux élections présidentielles et à liquider toute opposition politique.

En décembre 2018, les habitants de ces deux villes avaient en effet été empêchés de voter, officiellement, à cause de l’épidémie. Ceux qui reconnaissaient l’existence du virus soupçonnaient les équipes médicales de vouloir disséminer le virus ou de vouloir s’emparer de leurs organes.1 À tel point qu’en juillet 2019, le ministre de la Santé congolais invoquait des « problèmes de communication et de confiance » pour motiver son refus de lancer un vaccin expérimental, jugé « perturbant » pour la population. Les croyances et rumeurs ont également été à l’origine d’attaques contre des centres d’isolement de malades, dirigés par Médecins Sans Frontières, et de meurtres de soignants.2 Ces réactions rappellent que le rapport qui relie information, communication et action humanitaire est plus que simplement instrumental.

Malgré une telle collaboration, des malentendus persistent, qui minent leur collaboration, entravent la circulation de l’information et perturbent leur communication.

Dans le chef-lieu de la province du Nord-Kivu, acteurs médiatiques et acteurs humanitaires se côtoient depuis des décennies. Les crises qui touchent la province ont poussé des centaines d’organisations humanitaires internationales à s’installer dans la ville. Les deux catégories d’acteurs travaillent côte à côte depuis longtemps et de diverses manières : création de clubs de journalistes « amis » d’organisations humanitaires, ateliers de formation à destination des journalistes, distribution de supports d’information auprès des journalistes, fourniture de matériel, voyages de presse, conférences de presse, etc. Malgré une telle collaboration, des malentendus persistent, qui minent leur collaboration, entravent la circulation de l’information et perturbent leur communication. Les entretiens conduits auprès d’environ 30 journalistes congolais et acteurs de l’humanitaire à Goma en 2016 et 2017 illustrent les limites de cette relation.3

Dans ce contexte, les appuis financiers ou matériels parfois offerts par les organisations humanitaires constituent une aubaine à saisir … Des journalistes affirment en effet s’autocensurer de peur de ne plus bénéficier de financements.

Acteurs de l’humanitaire et journalistes : une relation tumultueuse

L’asymétrie de la relation entre acteurs humanitaires et journalistes locaux explique en partie ces incompréhensions. Alors que le personnel des organisations humanitaires internationales et des agences de l’Onu disposent de salaires confortables, le personnel des médias de Goma n’est que peu ou pas rémunéré.4 Les journalistes interrogés n’ont de cesse de mettre en avant la grande précarité économique et professionnelle dans laquelle ils évoluent. Dans ce contexte, les appuis financiers ou matériels parfois offerts par les organisations humanitaires constituent une aubaine à saisir et peuvent induire une forme de dépendance à l’égard des humanitaires. Des journalistes affirment en effet s’autocensurer de peur de ne plus bénéficier de financements.

De manière générale, et bien qu’il existe bien entendu des contre-exemples, les journalistes congolais sont considérés comme peu professionnels par le personnel humanitaire qui travaille à Goma. Les acteurs médiatiques eux-mêmes reconnaissent sans peine certaines de leurs faiblesses et les dysfonctionnements de leurs médias. Les contextes politique et économique ainsi que la faiblesse de leur formation professionnelle expliquent en grande partie les entorses faites à leur code de déontologie. Ce manque de professionnalisme alimente la méfiance des organisations humanitaires, qui se montrent dès lors réticentes à l’idée de partager des informations avec les journalistes. Une information mal véhiculée par un média peut en effet être mal interprétée par une communauté, perturber les activités de l’organisation humanitaire et mettre son personnel en danger. De leur côté, certains journalistes parlent de « rétention de l’information » de la part des acteurs humanitaires et déplorent leur manque d’accessibilité. À leurs yeux, les étapes nécessaires à l’obtention d’une information sont trop nombreuses et dissuasives, tant les organisations humanitaires sont hiérarchisées et méfiantes à leur égard.

Une information mal véhiculée par un média peut en effet être mal interprétée par une communauté, perturber les activités de l’organisation humanitaire et mettre son personnel en danger. De leur côté, certains journalistes parlent de « rétention de l’information » de la part des acteurs humanitaires et déplorent leur manque d’accessibilité.

La rémunération du travail presque bien fait : le véritable nerf de la guerre

Les journalistes congolais observent par ailleurs que certaines organisations humanitaires se montrent davantage enclines à travailler avec les médias internationaux, alors que les productions médiatiques de ces derniers ne sont que rarement diffusées à travers les médias locaux congolais. Selon les acteurs médiatiques locaux, ces reportages, diffusés en dehors du continent africain, servent surtout à justifier les sommes dépensées par les organisations humanitaires et à susciter l’intérêt des bailleurs. Ils soulignent la double contradiction inhérente à cette manière de faire : d’une part, la population de Goma est contrainte d’écouter les médias internationaux pour s’informer à propos de sa propre réalité et, d‘autre part les journalistes congolais sont ignorés, au profit de leurs collègues internationaux, alors que, dit un journaliste interrogé, les Congolais ont « l’avantage de la proximité directe par rapport aux actions humanitaires ».

Les rémunérations réclamées par les journalistes congolais à l’issue des conférences de presse constituent un autre obstacle, aux yeux des humanitaires. Certains acteurs médiatiques ne sont en effet disposés à diffuser l’information récoltée qu’en échange d’une somme d’argent. Il s’agit d’une façon de faire, intégrée de longue date par certains journalistes, rarement remise en question. « On a intégré que les humanitaires, s’ils font une conférence de presse, ils doivent payer. Ils ont l’argent pour ça », explique un responsable de radio. La question financière pose également problème aux journalistes congolais. Selon beaucoup d’entre eux, les rémunérations afférentes aux contrats qui les lient aux humanitaires sont dérisoires. Ils pointent l’ambiguïté relative à ces rémunérations et souhaitent que l’attente des humanitaires à leur égard soit clarifiée : souhaitent-ils que les journalistes relayent une information ou veulent-ils que les journalistes assurent leur communication ? Le personnel des médias congolais considère en effet normal de ne rien réclamer en échange d’informations, mais estime être en droit d’être rémunéré s’il assure une forme de communication.

souhaitent-ils que les journalistes relayent une information ou veulent-ils que les journalistes assurent leur communication ?

De nombreux journalistes congolais nourrissent également des a priori négatifs à l’endroit des humanitaires. Depuis le milieu des années 1990, ils les voient circuler à Goma, mais disent ne constater aucun changement notable. Les journalistes de Goma s’interrogent donc sur l’utilité de leur présence. L’un d’eux exprime ce scepticisme : « Depuis qu’ils sont là qu’est-ce qui a réellement changé? On ne fait que tourner en rond. […]. C’est des questions fondamentales que les journalistes se posent mais pour lesquelles on n’a pas de réponses. »

Journalistes et acteurs humanitaires s’accordent cependant sur la nécessité de poursuivre leurs collaborations. Les deux catégories d’acteurs soulignent que de nombreux individus, humanitaires et journalistes – dont les noms reviennent constamment au cours des entretiens – réalisent un travail hors du commun, malgré les marges de manœuvres limitées dont ils disposent (en termes de liberté d’expression et de ressources financières, par exemple, pour les journalistes ; en termes de procédures et de gestion des informations dites « sensibles », par exemple, pour les humanitaires). Ils s’accordent à dire que malgré certains écueils, les relations entre humanitaires et journalistes congolais permettent de fluidifier la circulation des informations; de déconstruire certains préjugés nourris par la population à l’égard des acteurs de l’humanitaire et, finalement, de contribuer à l’amélioration des conditions de vie des habitants de la province. Aux yeux des uns comme des autres, leur relation est donc tout autant nécessaire que perfectible. Les entretiens menés avec les journalistes et les humanitaires de Goma suggèrent néanmoins qu’un préalable s’impose à l’amélioration de leur collaboration. Il consiste à identifier et à comprendre les perceptions que les humanitaires nourrissent à l’égard des journalistes de Goma et vice versa.

Marie Fierens est chercheuse et enseignante à l’Université libre de Bruxelles et mène des echerches sur les médias en Afrique francophone depuis plus de dix ans. Elle a notamment étudié l’émergence de la profession de journaliste en République démocratique du Congo et en Côte d’Ivoire, de la période coloniale à nos jours (Prix de thèse international francophone de l’Institut universitaire Varenne en 2016). Ses recherches actuelles portent sur les liens entre acteurs humanitaires et journalistes congolais, à Goma. Elle réalise également des documentaires radio, dont « Le génocide des Tutsi au tribunal »  diffusé sur RFI (parties 1 et 2), qui reçut le prix Wernaers de la vulgarisation scientifique (FNRS) en 2019, et « Silences radio au Burundi », actuellement en cours de réalisation.

*Ce blog est issu de Fierens M., « Humanitaires et journalistes à l’Est de la République démocratique du Congo : une amitié négociée », Fondation Croix-Rouge Française, Les papiers de la Fondation, n°16, Mai 2018, p. 32

1 Schaap, F., Der Spiegel, publié le 21 mars 2019, « On ne veut pas de votre Ébola », CourrierInternational, n° 1489, du 16 au 22 mai 2019, p. 36-39.

2 Schaap, F., Der Spiegel, publié le 21 mars 2019, « On ne veut pas de votre Ébola », CourrierInternational, n° 1489, du 16 au 22 mai 2019, p. 36-39.

3 Merci à toutes les personnes interviewées ainsi qu’à Albert Tulinabo, pour leur contribution à cette recherche.

4 Selon une enquête effectuée par Edgar Mahungu, enseignant en journalisme à Goma, sur la vingtaine d’organes de presse que compte la ville, trois seulement font signer un contrat de travail à certains de leurs employés. Mungazi, C. « Goma : Les journalistes amis, une bonne affaire pour les ONG », Syfia Grands Lacs, Goma, 8 Février 2013. Les journalistes de Radio Okapi disposent d’une situation professionnelle particulière par rapport aux autres journalistes de Goma. La présente réflexion ne reflète donc pas les relations spécifiques qu’ils entretiennent avec les acteurs humanitaires.

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