Le leadership des femmes dans l’est de la RDC – Perspectives de la société civile du Nord-Kivu

Par Camille Maubert* et Cecile Kasoki**

Cette année la Journée Internationale de la Femme célèbre le leadership des femmes dans un monde aux prises avec la Covid-19. À l’échelle mondiale, la pandémie a mis en évidence non seulement les vulnérabilités et la discrimination auxquelles les femmes sont confrontées, mais également le rôle central qu’elles jouent pour aider leurs communautés à y faire face.

With permission from ActionAid

Dans le cadre du projet de recherche de IDS sur les mécanismes de protection mis en place par les femmes marginalisées dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), où les violations des droits humains sont répandues, y compris des niveaux extrêmement élevés de violence sexuelle et sexiste, nous mettons en lumière certains des problèmes de leadership auxquels sont confrontées les femmes alors qu’elles se mobilisent collectivement pour défendre leurs droits.

« Les femmes commencent à prendre conscience de leurs droits et à les défendre »

Les femmes de l’est de la RDC sont trop souvent dépeintes dans les médias et les campagnes de financement comme les victimes éternelles d’un conflit pour le pouvoir, la terre et les ressources naturelles. Pourtant, les membres de la société civile Congolaise à qui nous avons parlé dans les secteurs politique, universitaire et humanitaire ont tous souligné la force et la résilience dont les femmes congolaises font preuve malgré les défis. Dans les villages surtout, ce sont les femmes qui portent la vie de la communauté sur leurs épaules. Pourtant, elles sont toujours exclues des instances de décision coutumières (barzas).

Dans les villages surtout, ce sont les femmes qui portent la vie de la communauté sur leurs épaules. Pourtant, elles sont toujours exclues des instances de décision coutumières (barzas).

Ces dernières années certains progrès ont été accomplis au niveau institutionnel pour permettre aux femmes d’assurer des positions de leadership. Le gouvernement Congolais a ratifié des instruments internationaux clés (e.g. la résolution 1325 des Nations Unies) et développé un cadre juridique pour protéger les femmes (2006). Le Code de la famille (1987) a également été mis à jour en 2016, supprimant certaines des pratiques les plus discriminatoires qui interdisaient par exemple aux femmes d’ouvrir leur propre compte bancaire ou leur exigeaient de demander l’autorisation de leur mari pour pouvoir travailler.

Néanmoins, malgré ces réalisations, la mise en œuvre de ces principes reste un défi. Bien que les dispositions constitutionnelles exigent au moins 30 pour cent de représentation des femmes, le gouvernement provincial du Nord-Kivu ne compte que trois femmes ministres (Agriculture, Éducation et Genre, Femmes et Famille) et une femme vice-gouverneur. Ce cantonnement des femmes dans des ministères en lien avec les domaines traditionnellement attribués aux femmes – la maternité, la subsistance du foyer, l’éducation des enfants – reflète la vision essentialiste qui perdure au sein même des institutions. Si certaines femmes occupent également des postes dans les différents cabinets, ce nombre n’atteint même pas 10% de représentation dans les institutions de prise de décision. Cela a un impact débilitant sur la capacité des femmes à définir l’ordre du jour au sein des institutions et à faire pression pour des réformes significatives. Pas plus tard qu’en octobre 2020 le manque de représentation féminine dans la chambre (avec seulement 3 femmes ministres sur place) a entravé l’adoption par le Parlement régional d’une proposition de loi pour la protection de la femme enceinte et du nouveau-né.

Ce cantonnement des femmes dans des ministères en lien avec les domaines traditionnellement attribués aux femmes – la maternité, la subsistance du foyer, l’éducation des enfants – reflète la vision essentialiste qui perdure au sein même des institutions.

Malgré les blocages institutionnels, le leadership des femmes va bien au-delà de la représentation politique et s’exprime à tous les niveaux de la société. Lors du conflit de 2009 au Nord Kivu, les actions du réseau Sauti ya mama wa Mukongomani ont témoigné de la mobilisation populaire des femmes dans un contexte de crises multiples et récurrentes. Dans les territoires de Masisi et Rutshuru, des femmes ont voyagé en délégation pour rencontrer le général rebelle Laurent Nkunda qui avait menacé de prendre la capitale provinciale Goma.

Elles ont exprimé les inquiétudes des communautés de Goma et des alentours face à la montée de la violence et ont écouté les doléances et les revendications du groupe rebelle (Congrès national pour la défense du peuple (CNDP)), et ce alors même qu’aucune autorité officielle ne l’avait fait. Les femmes ont ensuite transmis ces connaissances aux autorités régionales et nationales de Goma et de Kinshasa, exhortant les détenteurs du pouvoir à trouver une solution pacifique au conflit. Ainsi la conférence de paix Kivu Amani Leo est née de cette initiative… et aucune des femmes dirigeantes n’a été invitée à la table des négociations.

À Goma, en raison de la relative stabilité de ces dernières années, les femmes sont de plus en plus conscientes de leurs droits et de la nécessité de travailler ensemble. Mais dans les territoires où l’instabilité persiste, très peu d’initiatives féminines émergent et encore moins restent à flot.

Les exemples de femmes descendant dans la rue ou négociant directement avec des groupes armés pour défendre leurs communautés abondent. En 2013, les femmes du réseau Sauti ont averti les habitants de Goma que le groupe rebelle M23 se déplaçait vers le sud pour s’emparer de la ville, alors même que les autorités niaient toute menace sécuritaire imminente. Alors que le groupe armé s’emparait de Goma et fermait tous les approvisionnements en électricité et en eau, les femmes sont allées une fois de plus voir les leaders et ont négocié avec succès le rétablissement des lignes. À Goma, en raison de la relative stabilité de ces dernières années, les femmes sont de plus en plus conscientes de leurs droits et de la nécessité de travailler ensemble. Mais dans les territoires où l’instabilité persiste, très peu d’initiatives féminines émergent et encore moins restent à flot.

« Malgré nos efforts, les organisations de femmes continuent de disparaître »

Covid-19 a été un pas en arrière majeur pour le leadership des femmes. À mesure que les possibilités de subsistance se raréfiaient, la pauvreté a affecté de manière disproportionnée les femmes et a considérablement réduit leur capacité de mobilisation.

Immaculée Birhaheka a sonné l’alarme sur le nombre de femmes diplômées qui vendent des chaussures, de la nourriture et d’autres petits articles sur les marchés de Goma. Et alors que les femmes qui travaillaient dans des entreprises formelles ont perdu leurs emplois, celles qui s’occupaient des tâches ménagères et de la garde des enfants pour elles ont perdu leurs moyens de subsistance. « Les femmes ne peuvent pas défendre leurs droits le ventre vide », dit-elle, « comment pouvons-nous nous attendre à ce que les femmes, qui n’ont pas la capacité de subvenir aux besoins de survie de leur propre famille, consacrent des ressources financières à la mobilisation ? ». À mesure que la qualité de vie des ménages diminue, les femmes ont moins de ressources et donc un statut social inférieur au sein de leur communauté, ce qui les empêche de prétendre à des rôles de leader ou de modèle pour les autres.

À mesure que la qualité de vie des ménages diminue, les femmes ont moins de ressources et donc un statut social inférieur au sein de leur communauté, ce qui les empêche de prétendre à des rôles de leader ou de modèle pour les autres.

Les conflits sont souvent présentés comme la cause des difficultés rencontrées par les femmes pour se mobiliser et affirmer leur leadership. Mais même dans les zones urbaines et les lieux relativement protégés des attaques, les organisations de femmes peinent à émerger et à devenir fortes. Les représentants de la société civile interrogés ont attribué cela aux résistances socioculturelles. D’une part, les femmes sont perçues comme des individus incompétents qui recherchent et abusent des faveurs des hommes ; mais d’autre part les femmes diplômées et dotées de moyens financiers sont considérées comme dangereuses et difficiles.

Celles qui sont allés voir Nkunda en 2009 pour protéger leur communauté ont été accusés de connivence avec l’ennemi. Et celles qui forment elles-mêmes des associations sont perçues comme des rebelles. C’est ce plafond de verre que constituent les normes sociales de genre qui limite la capacité des femmes de s’organiser et de se déployer dans l’espace public.

« Le leadership des femmes commence dans le foyer et doit inclure les hommes »

Le leadership des femmes est trop souvent enraciné dans une dynamique binaire de « femme contre homme » où les progrès en matière de droits et de leadership des femmes sont considérés comme étant acquis au détriment des hommes. Nelly Lumbulumbu a déploré que si les droits des femmes restent uniquement une question de femme et non une question de société, les intérêts des femmes continueront d’être des préoccupations secondaires. « Nous devons considérer le leadership des femmes comme un partenariat gagnant-gagnant », nous a dit Bene Kimathe, « ils doivent être des leaders ensemble ». La société civile commence tout juste à prendre conscience que les hommes doivent impérativement être associés aux efforts d’autonomisation des femmes, non seulement pour les soutenir dans leurs initiatives dans la vie publique mais aussi à la maison. « Si l’homme est le seul chef du ménage et tombe en incapacité, que fera la famille si la femme n’est pas équipée ? ». En discriminant les femmes, dit-il, les hommes se limitent « nous, les hommes, n’avons rien à gagner à maintenir les femmes vers le bas ».

si les droits des femmes restent uniquement une question de femme et non une question de société, les intérêts des femmes continueront d’être des préoccupations secondaires

Ce qu’il faut alors, c’est une forme de partenariat social où les hommes accompagnent les femmes pour travailler ensemble à tous les niveaux (écoles, église, coopératives). Mais pour ce faire, les hommes doivent aussi lutter contre les normes sociales et les résistances culturelles qui condamnent les pratiques égalitaires et sanctionnent les hommes qui soutiennent leurs femmes.

Dans la communauté humanitaire, nous avons tendance à attendre des occasions spécifiques comme la Journée Internationale de la Femme ou les élections pour sensibiliser aux droits des femmes. Mais nos discussions avec les dirigeants de la société civile congolaise nous rappellent que c’est un problème quotidien. Ces conversations devraient avoir lieu chaque jour et dans tous les aspects de la vie communautaire. Nous devons briser les récits simplistes et examiner les nuances de la vie des femmes pour comprendre et apprécier pleinement la forme que leur leadership continuera à prendre dans un monde post-Covid-19.

Ce blog est basé sur une série d’entretiens menés par les auteurs avec trois leaders de la société civile du Nord-Kivu: Mme Immaculée Birhaheka (co-fondatrice de l’organisation Promotion et Appui aux Initiatives Féminines (PAIF)); Mme Nelly Lumbulumbu (Fondatrice de Sauti ya Mama Mukongomani); Mr Bene Kimathe (Coordinateur des programmes de Masculinité Positive à Ghovodi (Groupe des Hommes Voués au Développement Intercommunautaire).

*Camille Maubert est chargée de recherche sur le projet interdisciplinaire New Community-Informed Approaches to Humanitarian Protection and Restraint en République démocratique du Congo (RDC). Parallèlement, Camille poursuit un doctorat en développement international au Centre d’études africaines de l’Université d’Édimbourg. Elle travaille sur la violence sexuelle et sexiste (SGBV) dans l’est de la RDC à travers le prisme de la masculinité, de la moralité et de l’ordre social.

**Cécile Kasoki est chargée de programme dans le Nord Kivu auprès d’ActionAid International.

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