Kikwit : Paradoxes des ravins, des pandémies et des récits de resilience

Par Andre Yoka Lye, Jean Marie Ngaki Kosi, Jean-Romain Malwengo, Jeremy Allouche, Dieunedort Wandji et Gauthier Marchais*

Depuis plusieurs années, les Kikwitois.e.s subissent les ravages des ravins dans leur ville, sans assistance gouvernmentale. Leurs récits de résilience suspectent les efforts contre les pandemies.

Crédit Photo : Dieunedort Wandji – Poste de Police abandonné à cause de la progression des ravins

L’importance historique, politique et culturelle de Kikwit

La ville de Kikwit, dans la nouvelle province du Kwilu, est connue à plusieurs égards. Sur le plan politique, elle rentre dans les annales de l’histoire africaine comme l’un des bastions de la résistance congolaise avec la révolte des Pendé au début des années 1930. Elle est également connue comme contrée mythique proche d’où s’est réorganisée la rébellion des lumumbistes sous la houlette de Pierre Mulele pendant les années 60, aux lendemains de l’assassinat du leader indépendantise congolais Patrice Emery Lumumba.

Kikwit est également présentée comme un important bastion culturel avec le roi Kester Emeneya, artiste-musicien de renommée internationale et chef de l’orchestre Victoria Eleison. De son vivant, King Kester a toujours revendiqué être le père d’une révolution musicale qui a fait entrer la rumba congolaise dans l’ère électronique et a bouleversé l’orchestration habituelle de la musique congolaise moderne. Le roi Kester est également connu pour avoir ramené au pays la sape (dont il est devenu l’un des grands maîtres) pour « contaminer » le Kikwit par une résistance positive et une résilience créative.

Marginalisation et confiance dans la réponse aux épidémies et aux pandémies

Mais à l’échelle internationale, Kikwit évoque d’autres souvenirs, émotions et images. Ici, son charisme historique et culturel cède le pas aux secousses de la fièvre hémorragique Ebola qui a frappé Kikwit en 1995. Dans la frénésie mondiale de mieux comprendre la pandémie de Covid-19 et d’y répondre, Kikwit, et d’autres lieux touchés par Ebola plus récemment, sont à nouveau au centre de l’actualité, suscitée par un intérêt intellectuel de pister une compréhension de ces crises dans le contexte du Covid-19. Les leçons qu’elles génèrent ne sont cependant pas toujours positives. En fait, il s’avère que les leviers pour mieux gérer ces épidémies et pandémies passent par une configuration plus profonde, autour de la relation entre la marginalisation et la confiance. Quelles leçons peut-on en tirer du cas de Kikwit ?

Mais à l’échelle internationale, Kikwit évoque d’autres souvenirs, émotions et images. Ici, son charisme historique et culturel cède le pas aux secousses de la fièvre hémorragique Ebola qui a frappé Kikwit en 1995.

Premièrement, Kikwit est soumis à ce que Emizet F. Kisangani appelle « la politique de l’exclusion » , qui est liée à l’organisation ethno-territoriale de la politique. La Province du Kwilu qui englobe Kikwit a toujours été historiquement perçue par les régimes successifs de Kinshasa comme produisant des élites politiques très dissidentes. Des mesures sont donc prises pour exclure les élites de Kikwit du pouvoir politique ou, du moins, pour limiter leur capacité à perturber les pouvoirs en place. Lorsque les élites et les représentants sont exclus du jeu politique au sommet de l’État, ce sont des populations entières qui se retrouvent marginalisées. A cet égard, le sort des populations touchées par les ravins en reste une parfaite illustration.

Lorsque les élites et les représentants sont exclus du jeu politique au sommet de l’État, ce sont des populations entières qui se retrouvent marginalisées.

Faire face aux ravins gradissants sans l’assistance gouvernemantale

Crédit Photo : Dieunedort Wandji – Ravin Mumene – commune périphérique de Kazamba. Ce ravin est réputé avoir englouti tout un centre commercial. Le plus grand magasin appartenait à un commerçant nommé Mumene

Deuxièmement, Kikwit est aujourd’hui le siège de ravins en expansion à l’échelle de la ville. Alors que la terre s’effondre dans de nombreuses parties de la ville, transformant de petites rigoles en ravins béants, pour céder le passage aux puissantes pluies diluviennes, des routes entières, des commerces et des maisons sont engloutis dans ces vallées profondes créées à travers toute la ville. Ceux qui ont perdu leurs entreprises, leurs maisons ou l’accès par la route à leurs quartiers sont laissés pour compte.

L’histoire de Rose Mangala est typique et révélatrice. Cette institutrice, dont la maison familiale était située non loin du ravin de Kagwa, dans le quartier de Touring, a perdu, impuissante, sa maison familiale au profit du ravin. Elle a passé de nombreuses saisons des pluies à creuser des barrages à la main pour empêcher l’eau de s’écouler vers le ravin. Cependant, les inondations étaient trop puissantes et sa maison a fini par être engloutie. En fait, tout son quartier a été englouti. Elle s’est adressé aux autorités locales pour obtenir un autre logement ou un terrain, mais on lui a répondu que cela relevait du gouvernement central de Kinshasa. En effet, un financement colossal est nécessaire de la part du gouvernement central pour résoudre le problème des ravins. Ces fonds n’ont jamais été débloqués, bien que les ravins aient déterré des cadavres du cimetière Ebola, menaçant ainsi la santé publique.

Cependant, lorsque le même gouvernement central a, soudainement, semblé s’intéresser de près à la pandémie de Covid-19, toutes les ressources déversées à Kikwit pour combattre la pandémie ont été considérées comme suspectes par une grande partie de la communauté.

La majorité des personnes interrogées à Kikwit pensent que leur communauté est punie en raison de l’association historique de Kikwit aux protestations révolutionnaires. Cependant, lorsque le même gouvernement central a, soudainement, semblé s’intéresser de près à la pandémie de Covid-19, toutes les ressources déversées à Kikwit pour combattre la pandémie ont été considérées comme suspectes par une grande partie de la communauté. Cette politique d’exclusion explique en grande partie la méfiance observée au sein de la population. Pour la grande majorité de la population, le coronavirus est une invention pure et simple, ou une maladie des « mindélé » (blancs). Certaines églises de réveil prêchent même que les « Blancs » utilisent le virus et les vaccins pour éliminer le plus grand nombre de Noirs et de Congolais. À Kikwit, on en déduit que le gouvernement central considère les Kikwitois comme des personnes à sacrifier.

Pour une population habituée aux épidémies, ce paradoxe est étonnant et le manque de préparation profondément inquiétant. Cependant, ces rumeurs ont été lancées depuis longtemps et n’ont été que renforcées par l’exclusion politique. Au début de l’épidémie d’Ebola à Kikwit, Mungala Dieudonné-Anicet Kipasa, épidémiologiste et ancien directeur de l’hôpital général de Kikwit, a été accusé d’avoir apporté l’épidémie dans la ville. Avant l’épidemie d’Ebola, Dr Kipasa était parti aux États-Unis d’Amérique pour se spécialiser dans les maladies infectieuses. À son retour, il a été attaqué et accusé d’être un occultiste, un rosicrucien, un sorcier. Les gens le réprimandaient en disant :  » Honte à toi, tu viens d’Amérique et tu nous as apporté cette maladie pour que les Américains puissent nous exterminer, nous les Noirs, juste pour tester leurs produits ! « 

La débrouillardise comme forme de résilience

L’exemple ci-dessus est l’un des nombreux exemples qui démontrent l’échec du gouvernement à créer un État-providence moderne. Cette méfiance est ressentie par l’ensemble de la population, jeunes et moins jeunes. Chaparon Mungunza, par exemple, est un jeune homme de 17 ans, est employé à temps partiel dans un restaurant de Kikwit et travailleur agricole saisonnier. Il s’est engagé à se protéger contre le Covid-19 en utilisant les thérapies traditionnelles. Il est convaincu de l’efficacité des substances naturelles recommandées par les guérisseurs : feuilles de mangue bouillies, mupeshi-peshi,1 tangawishi,2 etc. Avec un accès limité aux soins médicaux, il n’est pas surprenant que Chaparon fasse preuve d’ingéniosité, créant son propre chemin (peut-être naïf) vers la résilience. Après tout, « l’article 15 » de la Constitution congolaise encourage une culture de la débrouillardise. Cependant, ce que ces récits de vie montrent en réalité, c’est la détresse qui découle de l’incompréhension, de l’exclusion et de la négligence des autorités publiques.

1 Une plante médicinale aux multiples usages dans la médecine traditionnelle, mais qui présente aussi de sérieux effets secondaires, selon les scientifiques.

2 Un type de gingembre dont le bulbe est utilisé de nombreuses façons dans la médecine traditionnelle.

Tous les auteurs travaillent sur le Projet GCRF Islands of innovation in protracted crises: a new approach to building equitable resilience from below.” 

*Professeur Andre Yoka Lye, est Co-Investigateur du Projet GCRF et Professeur à l’Institut National des Arts / Kinshasa (INA) – andreyokalye@yahoo.fr

Jean Marie Ngaki Kosi (jorisngaki.jm@gmail.com) et Jean-Romain Malwengo sont Chefs des Travaux à l’Institut National des Arts / Kinshasa (INA) et Chercheurs sur le Projet GCRF

Jeremy Allouche est Professeur Chargé de Recherche à l’Institute of Development Studies et Directeur du Projet GCRF

Dieunedort Wandji est Officier de Recherche du Projet GCRF 

Gauthier Marchais est Chercheur à l’Institute of Development Studies de l’Université du Sussex et Co-Investigateur du Projet GCRF

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