Le sculpteur de la vie en fer rouillé : rencontre avec Freddy Tsimba* sur les chemins de la résilience à Kinshasa.

Par Dr Dieunedort Wandji**

Freddy Tsimba à Kinshasa, décembre 2021. L’artiste qui marque son temps par le génie énergique des mains qui transfigurent de fond en comble la fer ramassé à ras du sol, à ras de rien…
Crédit Photo – Dieunedort Wandji

Un accoucheur de vie, de signes et de conscience  

Quand Freddy Tsimba fut interrogé sur la provenance des douilles de balles par les autorités sécuritaires de Kinshasa, il est presque certain que l’idée de se retrouver derrière les barreaux d’une geôle kinoise stimulait plutôt artistiquement l’homme qui entend « soigner » la mort par ses œuvres de sculpture métallique. En effet, cet artiste-sculpteur au regard émerveillé et qu’on dirait pétri de toutes les ambiances de vie de Kinshasa, a fait du fer son matériau de prédilection. Par la sculpture métallique, il redonne une vie et d’autres significations aux vielles machettes ; aux bouchons métalliques écrasés sur l’asphalte ; aux cuillères jetées à la poubelle ; aux attrape-souris hors usage, et surtout aux douilles de balles et cartouchières. Et c’est justement parce que l’artiste était en possession des dizaines de milliers de douilles de balles qu’il inquiétait les autorités de Kinshasa, sa ville natale où il vit et travaille dans le quartier populaire de Matonge.

Dans une mosaïque de ferraille, où font irruption, pêle-mêle, les formes et les vides dans un austère brouhaha visuel, l’artiste dresse la matrice même de son œuvre : les relais entre la vie et la mort.

« D’où lui viennent toutes ces douilles de balle ? », les autorités se sont posé la question. Elles étaient loin de s’imaginer que ces matériaux sont collectés à l’Est du Congo, plus précisément à Kisangani. Habillé en guenilles et considéré comme un fou par ceux qui le voyaient dans les rues là-bas, Freddy Tsimba parvint à arpenter les artères des lieux de guerre, dans le sillage des combats mortels vite oubliés, afin de ramasser les restes de munitions sans éveiller la moindre curiosité. Quand on pense que les armes se sont tues à l’Est du Congo et que les projecteurs se braquent sur d’autres théâtres de violence, c’est alors que l’artiste Tsimba redonne une autre vie à ces accoucheuses de la mort. Ainsi, en sculptant ses œuvres avec des milliers de douilles de balles, les inquiétudes et les interrogations sur sa production redonnent vie, dans les consciences, aux affres de la guerre partout dans le monde et surtout à la situation souvent oubliée de l’Est de la RDC, où des groupes armés locaux et étrangers sèment la mort depuis plus d’une vingtaine d’années. Dans une mosaïque de ferraille, où font irruption, pêle-mêle, les formes et les vides dans un austère brouhaha visuel, l’artiste dresse la matrice même de son œuvre : les relais entre la vie et la mort. En d’autres termes, la fin des crépitements de fusils n’est pas la fin de la guerre, mais la fin de toute chose porte en soi le germe d’une prochaine vie.

Quelques pièces de l’oeuvre de Freddy Tsimba. Crédit Photo – Dieunedort Wandji

La résilience comme expression du vivant chez les choses et les êtres

Freddy Tsimba accorde une place importante au chiffre 9, symbole de la vie dans sa cosmologie. Il redonne une vie nouvelle et des sens pluriels aux objets de récupération en métal. Par la magie du feu de sa fonte artisanale, la permanence de la vie et de l’espoir jaillit comme la plus puissante des confrontations visuelles. Cette confrontation positive traverse toute sa création et reste omniprésente dans l’ensemble des formes qui constituent l’œuvre gigantesque de cet artiste, qui a été invité aux expositions dans plusieurs pays, y compris au musée de Chaillot à Paris à l’occasion du 70ème anniversaire de la charte de droits de l’homme. Contre le désespoir, la destruction, le vieillissement et la mort, la créativité de Tsimba impose une autre mécanique ; celle de la résilience des êtres et des choses. C’est ce qui traduit le principe même du travail avec les objets de récupération. Des choses qu’on ne pensait plus utiles ; des choses détruites ; des choses oubliées. C’est à ce moment que l’artiste leur donne un nouveau rôle, une nouvelle vie, un nouveau pouvoir sur les symboles de l’espoir.

Des choses qu’on ne pensait plus utiles ; des choses détruites ; des choses oubliées. C’est à ce moment que l’artiste leur donne un nouveau rôle, une nouvelle vie, un nouveau pouvoir sur les symboles de l’espoir.

On comprend un peu mieux pourquoi ce diplômé de l’académie des Beaux-Arts de Kinshasa, option sculpture monumentale, a préféré passer cinq années de stage chez les maîtres fondeurs pour mieux apprivoiser les techniques du feu, au lieu de parfaire la sculpture du bois dans l’art des convenances auquel il tourne le dos. Le fer, par sa solidité et sa rigidité, est un matériau de choix pour transcrire les contours éternels de la résilience et surtout la solidité de cette détermination qui façonne ses expressions palpables dans la condition humaine. La symbolique ne s’arrête pas là ! Au-delà du paradigme central de son processus de création qui se situe sur l’idée de renaitre de (ses) débris, l’utilisation du fer soudée traduit l’idée de la résilience comme une destinée implacable et irréversible des êtres et des choses qui sont condamnés à renaître. C’est pourquoi le mode opératoire de son processus artistique est une application sociale concrète de la résilience.

Résilience : mode opératoire du prolongement de l’art dans la société

Il est indéniable que, pour l’obtention des douilles de balles, situé en tout début du processus artistique, le déguisement de Freddy Tsimba en fou dans les rues de Kisangani convoque deux puissants attributs de la résilience que sont: l’adaptation et la transformation. L’artiste s’adapte dans divers milieux, de Kisangani à Kinshasa. De même, le fait d’utiliser les matériaux de récupération pour produire de nouvelles formes fait écho à ces attributs. Cependant, l’œuvre de Freddy Tsimba ne se contente pas de rendre opératoire la substance symbolique des attributs de la résilience tels la transformation et l’adaptation.  Elle porte dans sa pratique même les vertus émancipatrices de la résilience sociale. On le comprend mieux en interrogeant la chaîne d’approvisionnement de l’artiste, sachant que certaines de ses pièces sont constituées de plusieurs milliers de cuillères, et que son atelier est situé en plein cœur d’un des quartiers les plus populeux de Kinshasa, Matonge, où règne la misère et vivent beaucoup d’enfants de la rue, communément appelés « Tchégués ».

En effet, Freddy situe sa production artistique dans une logique économique d’aide mutuelle entre lui et les enfants de la rue. Son mode opératoire consiste à achète sa matière première (notamment des dizaines de milliers de cuillères jetées et autres pièces de récupération en métal) auprès des Tchégués, qui les lui ramènent régulièrement. Il dit qu’il préfère en faire des fournisseurs que des éternels assistés à qui il donnerait de temps en temps des petites sommes d’argent. Pour les encourager, il achète toutes les vielles cuillères au prix du neuf, et cela évite également aux enfants la tentation d’aller voler des ustensiles dans les ménages. Les œuvres de Tsimba, bien que frappés du sceau singulier de son génie, respirent la collectivité et la participation de ces enfants qui trouvent en son travail un dispositif de résilience collective.

Pour les encourager, il achète toutes les vielles cuillères au prix du neuf, et cela évite également aux enfants la tentation d’aller voler des ustensiles dans les ménages.

Sous ce rapport, la localisation géographique de ses ateliers dans un quartier populeux de Kinshasa fait de lui l’interprète immergé de l’espoir et de la résilience de beaucoup de personnes vivant dans des quartiers similaires et dont les possibilités d’avenir semblent avoir tari.  Son processus de création est aussi le témoin des imaginaires populaires qui déteignent sur son milieu de vie et sur son œuvre.  L’artiste est intéressant par son ancrage social ; par ses choix thématiques ; par sa philosophie de création artistique, et par sa mobilisation de l’art comme outil d’insertion économique pour les enfants de la rue.  Il marque son temps par le génie énergique des mains qui transfigurent de fond en comble la matière brute, ferrée, ramassée à ras du sol, à ras de rien…

Quelques pièces de l’oeuvre de Freddy Tsimba. Crédit Photo – Dieunedort Wandji

Il marque son temps par le génie énergique des mains qui transfigurent de fond en comble la matière brute, ferrée, ramassée à ras du sol, à ras de rien…

* La rencontre avec l’artiste Freddy Tsimba s’est faite dans le cadre du projet Islands of Innovation in Protracted Crises: A New Approach to Building Equitable Resilience from Below, fiancé par le GCRF et mis en oeuvre par Institute of Development Studies.

** Dr Dieunedort Wandji est spécialiste de la résilience, Officier de Recherche du Projet « Islands of Innovation » et enseigne la Gouvernance des Conflits Violents.

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