Sinistrés ! 

À Kinshasa, la vulnérabilité occasionne immédiatement une sorte de catégorisation des victimes, qui devient un marqueur de marginalisation, bien au-delà d’une désignation opératoire pour l’assistance.

Photo d’illustration
Professeur Yoka visite un site sinistré par les ravins à Kikwit, mars 2021. Crédit Photo – Jean -Marie Ngaki

Ce vendredi 15 avril, les orages ont fait des dégâts énormes à Kinshasa. Encore une fois, ils ont mangé des victimes expiatoires que leur offre une ville impie. La presse a trouvé à ces victimes un nom et un statut : sinistrés.

Sinistrés. Comme réfugiés. Comme bougnouls. Comme parias. Comme shégué (enfants de rue).  Comme kadogo (enfants-soldats). Comme maudits !

Kipulu est sinistré. Il est père de huit enfants, et il  est  chauffeur de taxi. Il habite aux bords  de la rivière Kisenso. Habiter les abords de la rivière Kisenso, c’est programmer son suicide à petite goutte de pluie, comme tout le monde le sait. À Kisenso, les nuits de pluie sont des nuits blanches. Pendant qu’à Binza, Limete, Gombe, la musique de la pluie berce les fils  à papa et chante les rêves dorés pour les filles à maman, Kipulu et sa famille ont des cauchemars en habits de pauvres diables traqués par le doute et la mort. Kipulu et sa femme savent à peine lire et écrire ; mais ils savent compter les moindres gouttes de pluie qui cognent sur le toit, sur la porte et la fenêtre branlantes. Ils comptent ces gouttes comme on compte les coups.  Lui, Kipulu  a peur de l’eau, suintante, lancinante, pénétrante, corrosive, mortelle. Comme les larmes de femmes !…

Les riches s’installent où ils veulent. Les pauvres s’installent où ils peuvent. Quand arrivent les catastrophes prévisibles. Les pauvres se font appeler Sinistrés.  Kipulu et toute sa famille sont sinistrés. L’autre nuit de vendredi 15 avril, il s’est réveillé, comme toujours en pareil cas, lentement, posément, dès la tombée de la première goutte de pluie. Avec les mêmes gestes mécaniques, fatals, mous. Il a réveillé femme et enfants et eux aussi, avec les mêmes gestes exercés comme sous l’alerte d’une bombe, ont commencé à ranger leurs menus trésors et à s’abriter sur des tables et sur des armoires. Or le grand trésor était resté dehors : le taxi. Kipulu a appris que, dès les premières gouttes de pluie, il fallait vite dégager le vieux tacot pour le garer tout aussi vite dans le parking de la pompe à essence sur la grande avenue.   Le vendredi   doit être un mauvais jour, puisque ce jour-là, Dieu lui-même semble avoir été surpris : Kipulu n’est pas parvenu à dégager son taxi, et le vieux tacot est resté coincé puis englouti dans la boue dévalante. Plus grave : un enfant s’est noyé. L’ainé. Il ne s’était pas trouvé assez de place sur  les  petites tables et armoires, pour se mettre à dix au-dessus des flots mouvants…

Pour le Sinistré, même les expressions ordinaires n’ont plus le même sens. Qui a encore dit qu’après la pluie c’était le beau temps ? Après la pluie justement, Kipulu a regardé longtemps, longtemps le firmament, cherchant vainement un trait de bonté et de miséricorde divine : il n’a vu qu’un long arc-en-ciel aux couleurs de feu et de sang. Kipulu est allé pleurer sous les dernières gouttelettes de pluie pour cacher sa rage à sa femme éplorée et au reste de ses enfants transis de froid et de panique. Mais à quoi cela sert-il de pleurer, se disait-il, de la même façon chaque année à la même période ? Il devinait même la suite des événements : d’ici peu, quand la pluie aura cessé complètement, quand le soleil reviendra, quand tout paraîtra sûr et rassurant, les notables du quartier, en grande pompe, viendront verser sur nos pauvres têtes de pauvres sinistrés,  de pauvres maudits, verser  les larmes ultimes, furtives et protocolaires, et arroser les sinistrés de promesses. Ces autorités seront escortées de la horde des journalistes, et surtout de la télévision. Pour la pause-photo, la pause-sensation.

Kipulu se souvient cependant que, l’année d’avant-avant, les promesses ont été loin puisque, quelque part dans la banlieue de la ville, des lopins de terre ont été «  distribués » aux sinistrés. Ces derniers ont vu défiler sur place des engins les plus sophistiqués, les géomètres le plus affairés, les ministres les plus préoccupés. Puis, plus rien : l’herbe a repoussé là où la « première pierre » sacrée avait été posée comme gage des promesses.  Les sinistrés qui avaient commencé à déménager sont rentrés « au bercail », à Kisenso, attendre d’autres pluies et d’autres morts.

Kipulu est sinistré. Il ne sait où aller.   La terre a craquelé, a tout bousillé.   La terre a accouché des torrents de rivières impétueuses, folles qui chantent la désolation et l’apocalypse.  

Qui a encore parlé de « dormir à la belle étoile »?  Kipulu ne connait pas de belles étoiles. Au-dessus de sa tête, ces sont des trous noirs qui criblent le ciel comme des impacts de grenades et de foudre.

… Kipulu,  sa   femme  et ses huit enfants (huit moins un !) sont de vrais sinistrés.  Sinistrés   d’hier, sinistrés d’aujourd’hui, sinistrés de demain. Demain ce sera pareil : en 2025, en 2035, en 2055, en 2065. Ce sera un vendredi. Le mauvais jour…. »

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